octobre 3, 2022
Accueil » Didouche Mourad, symbole du nationalisme

Didouche Mourad était encore dans la matrice de sa mère quand un derviche avait prédit sa naissance. C’était l’époque où les croyances étaient plus fortes que la technologie. Où les rayons X ne s’improvisaient pas dans les ventres des femmes en gestation… Son père a dû changer sa date de naissance pour que son anniversaire ne coïncide pas avec la fête du colon ! 

En effet, gérant d’un restaurant qu’il était, son père, Didouche Ahmed, ne servaient  pas de repas qu’à ceux qui lui donnaient de l’argent en échange. Il en offrait aussi aux SDF. Parmi ceux là, certains sont des permanents. Et il ne se lassait pas de les nourrir chaque jour. Au contraire.

Mais, un jour l’un deux avait refusé de manger. A la demande d’Ahmed sur le pourquoi du refus, l’homme répond : “C’est trop pour moi d’être constamment une charge sur tes épaules, en me nourrissant de ton gagne pain comme un parasite”. Ahmed lui rétorque :”Mais, non, au contraire, en partageant avec toi la nourriture, me procure un grand plaisir”.

Naissance de Mourad

Après insistance, le SDF accepte de venir et Si Ahmed recommande à son employé : “Fek-as ad yečč alamma yerwa”, (donne lui à manger jusqu’à satiété) ». L’homme accepta de manger, mais une fois repu, il appela son bienfaiteur et lui dit : « A partir d’aujourd’hui, tu ne me verras plus. Mais avant de partir, je te demande de donner le prénom de Mourad au garçon qui naîtra bientôt chez toi. ».

Effectivement, joignant le fait à la parole, depuis ce jour, il n’est plus revu par le restaurateur. Et le quatorze juillet 1927, le petit Mourad naquit. Mais, pour que son anniversaire ne se fête pas avec la fête nationale du colon, le père avança cette date d’un jour, en l’inscrivant à l’état civil sous la date du 13/07/1927.

Après avoir suivi ses études primaires à El-Mouradia, où il est né, jusqu’à l’obtention du certificat d’études primaires (CEP), il rejoignit, d’abord le lycée technique à El Anasser (Ruisseau) puis, il poursuivit ses études à Constantine où il obtint son brevet en 1943.

Militant et syndicaliste

Après ce, ne pouvant continuer sa scolarité, il décida d’exercer une activité professionnelle, en tant que cheminot à la gare centrale d’Alger. Mais quand on est fils d’un homme qui a osé falsifier sa date de naissance, rien que pour ne pas la coïncider avec le jour de fête de l’ennemi, on ne se contente pas que de la conduite du train.

En effet, il devient militant du syndicat CGT, on le nomma responsable des quartiers d’El-Mouradia, d’El Madania et de Birmendrais. Et à l’âge de 19 ans, en 1946, il créa la troupe de scout «El-Amal» et l’équipe sportive Rapide Sportive d’Alger.

Membre fondateur de l’OS

En 1947, en organisant les élections municipales au niveau de sa zone et en se rendant à l’ouest du pays pour mener une campagne électorale pour les législatives (Assemblée Nationale Algérienne), une rafle l’arrêta. Mais arrivé au tribunal, il trompe la vigilance des gardiens, s’enfuit et alla retrouver la liberté de ses mouvements. Il fait partie des membres fondateurs de l’organisation spéciale (OS) créée en 1947.

Après avoir démantelé une partie du réseau de cette organisation, les français arrêtèrent, le 18 Mars 1950, cent trente (130) personnes. Lui, il ne faisait pas partie des capturés, mais ayant découvert son appartenance à cette organisation (OS), en tant que responsable et membre actif, l’administration française, après l’avoir jugé par contumace, le condamna à dix (10) ans de prison.

Intensité de son engagement

Mais, au lieu de le décourager comme pouvaient le penser ceux qui l’avaient condamné, cette sentence, au contraire ajoute de l’intensité à son engagement. Pour ce faire, en 1952, en compagnie de Mustapha Ben Boulaid, ils formèrent un noyau clandestin chargé de fabriquer des bombes en prévision du déclenchement de la guerre de libération nationale.

Lors de la crise provoquée par l’opposition du comité central (PPA-MTLD) à Messali El hadj, en 1953/1954, il se rendit en France pour une mission de contrôle interne de la fédération. Une fois sa mission terminée, il regagna Alger. En vue de passer à l’action en déclenchant la guerre de libération nationale, un Comité Révolutionnaire d’Unité et d’action (CRUA), fut créé le 23 Mars 1954.

Préparation de la révolution

Trois mois après, en juin 1954, vingt-deux (22) hommes, tous issus de l’OS, se réunirent pour préparer la révolution nationale. De cette réunion fut dégagée une décision de découper le pays en cinq (05) zones. Et à chaque zone est affecté un responsable  chargé  de chapeauter son territoire  et d’appliquer  les résolutions décidées lors de la réunion. Didouche Mourad est chargé de prendre la responsabilité de  la zone N° 02, le nord constantinois.

Les  chefs de zones Mustapha Benboulaid, pour les Aures ; Didouche Mourad pour Constantine ; Krim Belkacem et Ouamrane pour la Kabylie ; Rabah Bitat pour Alger ; Larbi Ben M’Hidi pour l’oranais et Mohammed Boudiaf, chargé de coordination entre les zones, composèrent le conseil de révolution.

Rédaction de la déclaration du 1er novembre

Des éminents rédacteurs de la déclaration du 1er novembre 1954, Didouche Mourad en fait partie. C’est en compagnie de son compagnon de lutte Zighoud Youcef, qu’il fonda les bases d’une organisation politico-militaire au niveau de la zone constantinoise.

Malheureusement, moins de trois mois après le déclenchement de la guerre de libération, Si Abdelkader (son nom de guerre), mourût, en martyrs lors de la bataille du douar Souadek, le 18 janvier 1955, à l’âge de 28 ans. C’est le premier chef de zone et membre du conseil de révolution, tombé sous les balles assassines de l’ennemi.

Mise à part les dates et lieux, ingrédients nécessaires à toute histoire, il y a lieu de souligner la symbolique du nationalisme que véhicule la personne de Didouche Mourad. Ses parents sont originaires d’un village kabyle, Ibsekriène, commune des Aghribs, Daïra d’Azeffoun, Wilaya de Tizi-Ouzou. Il est né et grandi à Alger et meurt, les armes à la main, à Constantine.

“Défendez nos mémoires”

Avant sa mort, il disait « Si nous venons à mourir, défendez nos mémoires ». Aimer et développer  ce pays pour lequel nos martyrs ont sacrifié leurs vies, est la meilleure façon de défendre leur mémoire. Mais a-t-on honoré l’incommensurable dette envers nos Chouhadas ?

Un marathon s’organise à sa mémoire depuis 2020. Des athlètes des quatre coins du pays prennent part à cet événement sportif et mémoriel. Lors de la première édition, une statue a été érigée à l’effigie de ce martyr de la Révolution à Agouni Oucharki, chef-lieu de la commune des Aghribs.

Le nom de Didouche Mourad a été donné à une commune, anciennement nommée « Bizot », située sur la RN3, entre Constantine et Zighoud Youcef (ex-Condé-Smendou), ainsi qu’à un des plus grands et luxueux boulevard, au centre d’Alger, l’ancienne « rue Michelet », commençant sur les hauteurs d’Alger, près du musée du Bardo et se terminant à la place Maurice Audin. Son quartier natal “La Redoute” a été rebaptisé « El Mouradia » (ou se trouve la Présidence de la république)…

Leurs âmes sont-t-elles en paix ?

Aujourd’hui, il nous appartient de faire une bonne escale, regarder vers le passé, bien scruter le présent et nous projeter vers l’avenir. Nous devons nous demander, si par rapport à leur sacrifice, nous avons pu être à la hauteur de prendre soin de cette chère Algérie qu’ils nous ont confiée (Lamana). Leurs âmes sont-t-elles en paix, ou bien elles ne le sont pas encore ?

Pour être honnêtes avec nous même, nous devons reconnaître que nous n’avons pas bien pris soin de cette valeureuse patrie qu’ils nous ont confiée après l’avoir arrachée des mains de l’ennemi en la payant de leurs vies. Soixante ans après l’indépendance, nos jeunes rêvent encore d’un ailleurs, plutôt que d’être retenus par la terre qui les a vus naître au lieu de chercher à s’enraciner encore davantage.

Dans cette terre où nous avons poussé, nous la considérons comme un passage vers une autre terre qui ne peut, en aucun cas, être la notre. Notre dette envers ceux qui nous l’ont légué est si considérable que seul notre amour peut la combler.

«L’Algérie mon amour»

Partant du principe que nous sommes tous des enfants de nos chouhadas, est-t-il logique que nous aspirions à quitter la terre qu’ils nous ont léguées, au lieu de la travailler, l’entretenir et l’épanouir ? Evidemment, aucun bon sens ne peut approuver un tel état de fait.

Donc, en se servant de cette journée comme repère, il est plus qu’indispensable de nous mettre devant nos consciences, chacun à son niveau et à chacun ses compétences, en nous posant la question : « A-t-on honoré l’incommensurable dette envers nos chouhadas ? ».

Evidemment, c’est loin d’être le cas. Faisons en sorte que «L’Algérie mon amour » soit traduit et visible sur le terrain. Surtout, n’omettons pas d’avoir une pensée des plus profondes aux victimes de la regrettable et douloureuse décennie, qui ont prolongé le combat de nos aînés, chacun à sa façon.

Annaris Arezki

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