octobre 3, 2022
Accueil » Enseignement des langues étrangères en Algérie : une évolution pour quelles perspectives ?

L’enseignement des langues étrangères en Algérie connait des évolutions considérables ces dernières années. Depuis l’indépendance du pays, le français a du tout temps été privilégié par rapport aux autres langues. Enseigner l’anglais dès le primaire chamboule l’ordre établi entre satisfactions, réticences et inquiétudes quant à l’avenir des enfants !

L’enseignement de l’anglais au primaire devient chose officielle en Algérie ! L’annonce est déjà faite par le président Tebboune, lors de la réunion du Conseil des ministres du 19 juin dernier. Il était question d’adopter la langue anglaise à partir du cycle primaire, “après une étude approfondie menée par des experts et des spécialistes”, a-t-on soutenu.

Dimanche dernier, le président de la République a une nouvelle fois évoqué cette question lors de son entrevue périodique avec la presse nationale. Devant les journalistes, il a assuré que la généralisation de l’enseignement de l’anglais au primaire serait appliquée dès la prochaine rentrée scolaire.

Recrutement massif

Aussitôt, pour garantir une meilleure mise en application de cette décision, l’Éducation nationale a lancé un appel pour le recrutement des enseignants. Ce recrutement massif concerne les licenciés en langue anglaise et les diplômés en interprétariat de et vers l’anglais. Outre la licence, il est demandé de présenter un certificat de résidence et la carte justificative vis-à-vis du service nationale concernant les hommes.

Les directions de l’éducation à travers les wilayas du pays ont annoncé le début de la réception des dossiers. Selon les instructions du ministre de l’éducation nationale, les candidats au poste d’enseignant de la langue anglaise dans le cycle primaire doivent procéder au dépôt de leur dossier depuis mardi dernier de 9h jusqu’à 14h.

Pour accompagner ces enseignants dans leurs tâches pédagogiques, 950.000 nouveaux livres d’anglais seront imprimés destinés aux élèves de troisième année primaire. Le ministère de l’Éducation nationale, par le biais de l’Office national des Publications Scolaire (ONPS), s’est engagé à livrer ces livres à partir du 10 septembre.

Surprises, incompréhensions et étonnements

Entre surprises, incompréhensions et étonnements, l’adoption et la mise en œuvre de l’enseignement de la langue anglaise à l’école primaire cette année a en effet suscité de vives réactions, et ce pour diverses raisons. La première réside dans le fait de remplacer, ou déclasser, une langue par rapport ou au détriment d’une autre langue. La deuxième est que cette réforme est survenue à l’improviste et que le corps enseignant n’est pas prêt !

Au lendemain de l’indépendance, la langue française bénéficie d’une position privilégiée en Algérie malgré les quelques ébranlements qu’elle a connus ces dernières années. Actuellement, l’anglais est introduit dès le primaire, ce qui favorise son emploi. Le président de la République avait motivé ce choix de l’enseignement de la langue anglaise, “car c’est la langue de la science, actuellement”, contrairement à la langue française qui n’est “qu’un butin de guerre” !

“Promouvoir l’anglais est certainement une bonne chose, mais cela ne nécessite pas la destruction d’une langue qui fait partie du langage des Algériens et porte une part de leur culture et de leur histoire”, écrit la philosophe algérienne Razika Adnani à ce sujet en juillet 2019. En effet, pour beaucoup d’Algériens, la langue française est un héritage commun et bénéficie d’une position privilégiée dans notre pays.

Langues étrangères, facteur décisif d’insertion socio-professionnelle

Dans le monde actuel, marqué par le métissage culturel, la maîtrise des langues étrangères est le gage de l’ouverture et en même temps un facteur décisif d’insertion socio-professionnelle. A ce titre, le français est donc une langue très présente, et énormément utilisée par plusieurs algériens dans plusieurs domaines, aussi bien sur le plan professionnel que sur le plan personnel.

Thiziri Rakik, professeure d’anglais au lycée Ait Smail de Béjaïa ne trouve pas d’inconvénient le fait de prodiguer des enseignements de plusieurs langues. Toutefois, la qualité de l’enseignement et la transmission des connaissances sont subordonnées à la bonne formation des enseignants et à l’intensité du programme scolaire.

“Selon les psychologues, un enfant peut absorber plus d’une langue, donc le problème ne réside pas dans l’ajout d’une autre langue pour enseigner aux enfants à l’école primaire. Je pense que le problème réside dans l’intensité du programme et la manière dont il est enseigné, et non dans la langue elle-même”, argue la diplômée de l’École nationale supérieure des enseignants de Kouba au micro de la Radio des sans voix.

Le français a un statut très ambigu

Dominique Caubet, professeure des Universités d’arabe maghrébin à l’INALCO estime que le français en tant que langue de l’ancien colonisateur a un statut très ambigu. “D’une part il attire le mépris officiel et il est officiellement considéré comme une langue étrangère au même titre que l’anglais, mais d’autre part, il est synonyme de réussite sociale et d’accès à la culture et au modernisme”, soutient-elle en 2008 !

La décision “inattendue” quant à l’introduction de l’Anglais dès le cycle primaire fait partager l’avis des Algériens entre un bon accueil, des incompréhensions et inquiétudes. Si les jeunes diplômés en anglais trouvent en cette décision une opportunité pour trouver enfin de l’emploi, d’autres universitaires et enseignants n’hésitent pas d’afficher leur réticence quant à la capacité de ces derniers d’assumer leur rôle.

“Décision hâtive et irréfléchie”

Pour Rafik Laceb, professeur d’anglais à l’université de Mouloud Maamari de Tizi-Ouzou, contacté par le site “Radio des sans voix”, cette “décision est hâtive et irréfléchie, car les titulaires de licence diplômés des universités n’ont pas les capacités psychologiques et cognitives et les outils pédagogiques pour enseigner à l’école primaire”, estime-t-il en attirant l’attention sur les conséquences néfastes pour les élèves de ces premiers promotions qui paieront le prix du “populisme”.

Pour lui, “ces enseignants manquent des outils psychologiques et pédagogiques nécessaires pour enseigner aux enfants de cet âge, d’autant plus que les directions de l’éducation veulent embaucher des enseignants un mois avant la rentrée. Ce n’est pas suffisant même si les plus grands efforts sont faits pour les former”. Avant de conclure :”S’il n’y avait pas eu de travail sérieux avant cette décision, ce serait plus dangereux”.

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