octobre 3, 2022
Accueil » “Les chemins qui montent”, ou la montée abrupte pour échapper à la misère rêche de la Kabylie

« Les chemins qui montent » de Mouloud Feraoun est un roman construit sur une histoire d’amour et de vengeance. Dehbia, la chrétienne, aime secrètement Amer, et Amer, lui, personnage à qui le sens de l’honneur, du devoir envers sa communauté ne lui échappe guère, malgré qu’il soit né d’une mère française et d’un père algérien, ne sait pas à quel saint se vouer…

A deux ils ne pensent qu’à compter le nombre de regards doux qu’ils s’échangent au gré et au hasard de leurs rencontres. Un amour puissant, fort, mais un amour impossible et sans avenir, pour de multiples raisons. Quand les circonstances le permettaient, ils ne pouvaient rien d’autre que conter fleurettes de temps en temps. Ailleurs, dans tout “Ighil n Zman”, le monde n’est pas très complexe.

Il y a la misère certes mais tout se conjugue aux accents de vérité. Enfin… en apparence, du moins. Car, au fond, ce n’est pas qu’un havre de paix où triomphent la vertu et l’amour. On y entend aussi quelquefois les vibrations de la vengeance et de la mort ou encore, les refrains d’une crise existentielle dans ses différentes formes en ces années cinquante où l’histoire s’accéléra. (Première partie du roman).

Les personnages s’universalisent 

De petites scènes de chaque jour montrant l’humanité de ces hommes et femmes qui, désormais, plus que dans la « Terre et le sang » ou le « Fils du pauvre », les personnages s’universalisent un peu plus. Dans ce troisième volet de la trilogie de Feraoun, on ressent l’évolution de la plume. On ressent un prélude « au journal » qui sera amorcé à partir de 1955, et ce, jusqu’à 1962, date de la disparition tragique de l’auteur.

Comme dans tous les romans de Feraoun, les personnages sont nombreux. Tous ont cette envie mordante de vivre malgré les circonstances, malgré les manques. Toutefois des scènes de désespoirs ne sont pas absentes. Elles sont décrites dans leurs paroxysmes même puisqu’un suicide, celui de Rahma et bien sur l’assassinat d’Amer déguisé en suicide y seront relatés dans ce roman.

Cheminement existentiel

Le lieu où se déroulent les événements des « Chemins qui montent » reste le même que les volets précédents de la trilogie : “Ighil n Zman”. Les personnages, eux, évoluent. Parfois c’est la progéniture des anciens, comme celui d’Amer n Amer, le fils d’Amer celui qui épouse la parisienne dans « la terre et le sang » qui prend le relais. Le ton du texte dans la deuxième partie (le journal, « un récit dans le récit ») est à l’imprécation, au songe.

Parfois c’est des phrases enflammées qui portent le devenir des personnages dans leur cheminement existentiel. Les derniers paragraphes des « Chemins qui montent » sont une suite de songes, de rêves… Amer hésite d’abord, entre rester dans ce cadre prison qui est “Ighil n Zman” et se battre contre tout le monde, contre les hommes… et les éléments, ou partir.

Misère rêche de la Kabylie

Amer en veut à sa mère de lui avoir permis de rester à “Ighil n Zman”. Il prend conscience d’une certaine hypocrisie de cette société fermée qui est la sienne, d’une société qui le rejette malgré ses efforts à y demeurer parmi les siens. Les dessous des petits yeux des femmes qui ne laissent jamais le libre élan du cœur mais parviennent toujours à leur fin ou… presque. Et puis, il y a aussi tous ces hommes qui partent.

Toutes ces mères qui pleurent leurs fils partis dans les matins de brume ou sans étoiles. Ces hommes hantés par cet ailleurs que l’on décrivait comme un paradis. La seule échappatoire à la misère rêche de la Kabylie. Ils partent tous pour échapper à cette misère mais ils oublient les pleurs de leurs mères, de leurs femmes laissées, abandonnées à leur sort le plus souvent avec des enfants à leur charge.

La vie est une montée abrupte

Ils oublient aussi la déchéance morale, culturelle qui les attend comme d’un tragique qu’ils ne peuvent éviter. Ce temps, ce sale temps où les illusions prennent le dessus sur la réalité palpable… Les illusions ! Comment ne pas en avoir quand le sort est toujours celui de la misère, de privations multiples ?

Même l’enthousiasme que procure l’amour (Amer et Dehbia, dans ce cas) se voit vite s’estomper, voire s’effondrer par tout ce paysage noir où tous les chemins désormais montent. Où toute la vie est une montée abrupte. Une montée non pas pour des sommets de gloire ou de richesse mais juste pour échapper à la destruction. Le pessimisme ici, dans ce roman, est loin d’être une illusion. L’histoire du colonialisme aussi s’y lit désormais dans les coulisses.

Lounes Ghezali

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